vendredi 14 juin 2013

Entretien de Manuel Abramowicz avec Jean-Yves Camus

Robert Ménard est-il passé à l'extrême droite ?



Fondateur en 1985 de Reporters sans frontières, il est le rédacteur en chef de Boulevard Voltaire, un nouveau site de la mouvance intello-médiatique néoconservatrice en France. Depuis 2011, Robert Ménard se rapproche clairement de l'extrême droite. L'année prochaine, il conduira une liste aux élections municipales à Béziers. Avec le soutien officiel du Front national de Marine Le Pen. Interview de Jean-Yves Camus, politologue et correspondant français de RésistanceS.be, sur ce nouveau transfuge vers les rives frontistes.

MANUEL ABRAMOWICZ : Robert Ménard est-il devenu un « compagnon de route » de l'extrême droite française ? Comme le furent, dans les années septante, des intellectuels de gauche de partis ou de groupes stalinistes, maoïstes ?

JEAN-YVES CAMUS : Incontestablement oui, et même plus que cela. En effet, quand le Front national décide de soutenir une candidature aux municipales, dans une ville moyenne où il a remporté 25 % des voix aux élections législatives de 2012, il s’assure de la proximité idéologique de celui qu’il investit avec ses idées.Depuis un an, Robert Ménard a pris la parole à la Fondation Polémia, dirigée par Jean-Yves Le Gallou, au « Local », le QG parisien des nationalistes-révolutionnaires de Troisième Voie, à Riposte laïque (NDLR : un groupuscule ultra laïque désormais associé à l'extrême droite) et prochainement, il parlera devant Jeune Bretagne, un groupe identitaire qui s’est séparé du Bloc identitaire (BI) pour intégrer une autre nébuleuse, le Réseau identités. Enfin, il préside le comité de soutien à quatre militants de Génération identitaire - l'organisation de jeunesse du BI - mis en examen pour l’occupation illégale d'une mosquée à Poitiers. Sa liste électorale devrait s’intituler « Divers extrême-droite » plutôt que Rassemblement Bleu Marine ! NDLR : ce rassemblement est une structure politique ayant pour but d'accueillir des sympathisants de Marine Le Pen ne souhaitant pas (encore) adhérer directement au Front national.

MANUEL ABRAMOWICZ : Sur l'échiquier politique, selon vous, où se situe aujourd'hui Robert Ménard ? Chez les néoconsercateurs ? A la droite radicale ? Auprès des identitaires ? Dans une mouvance informelle d'« anarchistes de droite » ?

JEAN-YVES CAMUS : Identitaire me semble la définition la plus juste, même si formellement il n’appartient ni au Bloc identitaire ni aux autres groupes de la mouvance. Cela est en phase avec ses déclarations sur l’identité nationale, l’immigration et l’islam. Ceci étant, le site d’information qu’il dirige, Boulevard Voltaire, ouvre ses colonnes à toutes les nuances des droites, depuis Alain de Benoist (animateur historique du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne) jusqu’à Alain Soral (ex-FN, dirigeant du mouvement Egalité & Réconciliation), Christian Vanneste (ex-député exclu de l'UMP, lié à la droite identitaire) et Malika Sorel (nommée en 2009 par Nicolas Sarkozy au Haut conseil à l'intégration). Et aussi à des « plumes » connues de la grande presse, comme Dominique Jamet, Michel Cardoze ou Benoit Rayski.

Chez ces derniers domine la volonté de pouvoir s’exprimer en dehors des media mainstream qu’ils jugent muselés, notamment sur la question de l’islam.

MANUEL ABRAMOWICZ : Quelles seront les conséquences de l'alliance de fait qu'il vient de faire avec le Front national ? Participera-t-elle à la « dédiabolisation » de ce parti d'extrême droite ? 

JEAN-YVES CAMUS : Cela dépendra de la composition de sa liste électorale. Si elle contient des militants déçus de l’UMP et de la gauche, des souverainistes, des personnalités locales de la société civile oui, cela participera à la « dédiabolisation ». La droite est tellement usée dans son département territorial (l’Hérault), le PS aussi d’ailleurs, que Ménard n’est pas vu là-bas comme un extrémiste.

MANUEL ABRAMOWICZ : Après l'adhésion au Rassemblement Bleu Marine, une structure cache-sexe du FN, de l'avocat Gilbert Collard, puis son élection à l'Assemblée nationale en 2012, et le compagnonnage de Ménard, d'autres transfuges vers la formation de Marine Le Pen sont-ils encore possibles ? Si oui, vous pensez à qui ?

JEAN-YVES CAMUS : Il existe très peu de transfuges. Le FN en a d’ailleurs moins besoin que d’élus UMP qui resteront dans leur parti et accepteront, aux municipales de mars 2014, des alliances de second tour. Si transfuges il y aura, ce seront davantage des cadres locaux de la droite que des personnalités nationales. Il y aura sans doute des militants de Riposte laïque qui franchiront le Rubicon. Il faudra voir ce que fera Christian Vanneste dans le Nord.

Pour l’instant le SIEL (Souveraineté, indépendance et libertés), la structure souverainiste de Paul-Marie Coûteaux (ancien responsable et député européen du Mouvement pour la France) qui agit comme un appendice du FN, n’arrive pas à débaucher des figures connues du souverainisme.

Propos recueillis par Manuel ABRAMOWICZ

Entretien également publié sur le site du web-journal RésistanceS.be, avec en complément les portraits de Jean-Yves Camus et Robert Ménard.