jeudi 26 mars 2015

Une réponse de Corcuff au « Charlie Bashing »



Réactualisé le 27 mars 2015 à 21h05

Le journal Charlie Hebdo est-il « islamophobe », voire même raciste ? Bien entendu que oui, pour les « procureurs en chambre » de la digue anti-Charlie. Le sociologue antiraciste de gauche, Philippe Corcuff, leur répond sans aucune langue de bois ni dogmatisme dans un petit livre salutaire.

Après les attentats commis à Paris, visant d'abord la rédaction du journal satirique 
libertaire Charlie Hebdo (12 morts), le 7 janvier dernier, puis, deux jours plus tard, l'HyperCasher, une épicerie juive de la porte de Vincennes (4 mort), une riposte plurielle, spontanée d'un côté, récupérée de l'autre, s'est mise en mouvement.


En réaction à cette vague populaire de solidarité avec toutes les victimes de ces deux attentats, le premier contre la liberté d'expression, le second pour assassiner des juifs, une digue anti-Charlie s'est mise en branle.


Cette contre-offensive au soi-disant « charlisme » (oui oui, le mot a été inventé par ses détracteurs *) est un patchwork sans couleurs, parce que très sinistre. En Belgique, la digue contre « Je suis Charlie » s'est positionnée en ordre de bataille sur plusieurs fronts : allant du « prêtre libre-expressionniste sans frontières » Jean Bricmont à monseigneur André-Joseph Léonard, le « petit-pape du plat pays » connu pour son puritanisme conservateur, en passant par un quarteron d'intellos de la « gauche bobo » et les sectes politiques d'extrême droite. Pour diverses et mauvaises raisons, ils ont tous brandi au même moment le slogan « Nous ne sommes pas Charlie ».


Maccarthysme et ère stalinienne

Comment comprendre ce phénomène ? Comment répondre à ceux qui se sont évertués dans une posture, souvent pavlovienne pour beaucoup, contre les Charlie ? 

Pour répondre à ces deux interrogations essentielles, il faut lire le dernier petit livre (173 pages) de Philippe Corcuff. Militant du Parti socialiste de 1977 à 1992, puis ensuite de Ligue communiste révolutionnaire (LCR), ce sociologue militant français relate, dans celui-ci, ses années passées au sein de la rédaction du journal satirique. Il y évoque son amitié fidèle, avec le désormais feu Charb et leur opposition interne « aux circonvolutions politiques de Val » (p.10), l'ex-boss de l'équipe de Charlie Hebdo engagé dans une « diabolisation de l'islam dans le contexte de l'après 11 septembre 2001 » (p.11). Malgré cette réalité-là, Charb sera la cible d'un procès indigne. Mais, digne de ceux, au choix, qui sévissaient aux Etats-Unis dans les années 1950, sous le maccarthysme, ou dans l'URSS, à l'époque de l'ère stalinienne.


« Le rapport de Charlie Hebdo à l’islam a ainsi souvent été travesti. Un authentique compagnon de route de la gauche radicale, mon ami Charb, a été insulté en toute méconnaissance de cause », assène Philippe Corcuff (p. 159).

« Nouvelles églises » conservatrices

Face au révisionnisme utilisé par les anti-Charlie, pour encore mieux instruire leur procès en sorcellerie contre ce journal, Philippe Corcuff convoque à la barre de la défense le théoricien trotskiste Daniel Bensaïd (p. 11, puis p. 153), dont l'un des ouvrages fut illustré par Charb, le philosophe Gilles Deleuze (p. 19), le sociologue Pierre Bourdieu (p. 20, ensuite p. 153), le poète allemand Bertolt Brecht (p. 163) et encore d'autres. 

Dans son dossier de défense, Philippe Corcuff remet les points sur les « i », ainsi que les pendules à l'heure :


« Les milieux critiques sont trop souvent pourris par des procureurs en chambre, qui géopolitisent avec leurs souris et condamnent avec leurs claviers, sans savoir grand-chose. Des cons qui remplissent leur ignorance arrogante sur internet par des bidons d’aigreur. L’ironie de Charlie s’en prenait avec humour à l’ensemble des religions, tout en se situant clairement dans le camp antiraciste. Il n’y avait pas là de stigmatisation discriminatoire de l’islam, donc à proprement parler d’islamophobie.

L’église catholique, la force religieuse majoritaire, était la première visée par les Unes et les dessins, mais également les groupes évangélistes, le dalaï-lama ou les intégrismes juifs.


Dépourvu de préjugés particuliers contre l’islam, la seule expérience militante de Charb dans sa jeunesse avait d’ailleurs concerné la cause palestinienne, où il avait côtoyé des musulmans. Il ne goûtait guère la focalisation médiatique sur l’islam d’une Caroline Fourest. Il m’a raconté que lorsque Philippe Val a quitté en mai 2009 la direction de Charlie pour France Inter, la dite Fourest a fait mine d’endosser la fonction de cheftaine. Mais étoile filante imposée par Val dans la rédaction, elle n’avait guère la légitimité humaine et professionnelle pour la diriger. Le nom de Charb s’est imposé naturellement. Et elle est partie faire des claquettes sur d’autres plateaux…. » (p. 12).


En résumé, ce nouveau livre de Philippe Corcuff est la meilleure réponse au « Charlie Bashing ». Une contre-attaque développée, comme une entreprise d'arnaques, par les disciples du politiquement et du religieusement corrects, le dogme des « nouvelles églises » conservatrices s'ingérant, de plus en plus, dans nos temps modernes. 


Pour Philippe Corcuff, militant antiraciste de toujours, la « vague Je suis Charlie » devrait constituer le début d'un véritable « mouvement social spontané ».

MANUEL ABRAMOWICZ
web-journal antifasciste RésistanceS.be, Bruxelles, 26 mars 2015


      Charb... membre de la gauche radicale antiraciste.




Mes années Charlie et après ?
Philippe Corcuff, dessins de Charb
Editions Textuel, collection « Petite encyclopédie critique »
Paris, 2015, 173 pages, 13,90 euros



* « Charlisme » :
Le terme est lancé le 13 janvier dernier, six jours après l'attentat contre le journal Charlie Hebdo, par Frédéric Lordon, un économiste et sociologue français, sur son blog logé sur le site du Monde diplomatique. Il est repris ensuite, le 10 février, par Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue belge Politique et ancien coordinateur du département Migration du Centre pour l'égalité des chances (service public fédéral), dans son article « Je ne suis pas Yacob... », publié sur son blog. Henri Goldman y dénonce alors les « inquisiteurs belges du charlisme [qui] sont tombés la semaine dernière à bras raccourcis, avec toujours les mêmes en tête de la meute » sur Yacob Mahi, ce professeur de religion musulmane au coeur d'une polémique suite à des incidents survenus à l’Athénée Leonardo da Vinci, à Anderlecht (1070 Bruxelles).