dimanche 22 août 2010

Les « néoréacs » (suite)

Mise en ligne de l'article d'ouverture du dossier paru dans Les Inrockuptibles, n°762, du 7 juillet 2010, consacré aux nouveaux penseurs néoconservateurs qui se présentent comme des «dissidents» au «politiquement correct» de la «bien-pensante» sous le règne des «droits de l'hommisme» (terme propulsé par l'extrême droite !)... Oufti !


Les rebelles de pacotille...


A l'occasion d'un dossier sur la pensée unique, Les Inrocks se penchent sur ces «rebelles» que sont Finkielkraut, Zemmour ou Elisabeth Lévy. Des opposants à la pensée unique ? Muselés, brimés ? C’est pourtant bien eux qu’on entend partout dans les médias… Et si ces «insoumis» n’incarnaient que le discours dominant ?


Comme l’enfer, la bêtise ou la boboïtude, la «pensée unique», c’est toujours les autres. Les déboires de l’équipe de France de football ont à nouveau cristallisé un débat qui traverse la société française depuis quelques années et qui oppose, selon des lignes de clivage parfois asynchrones, la droite et la gauche, les libéraux et les républicains, les libertaires et les autoritaires, autant de frontières croisées qui suffisent à désintégrer l’idée même d’une pensée unique.

Après la victoire footballistique de 1998, on avait entendu le couplet angéliste et majoritaire de la France black-blanc-beur. Aujourd’hui, après la piteuse campagne 2010, vient le refrain inverse, celui d’une France déchirée par ses fractures sociales, ethniques, communautaires sur fond de déliquescence de l’autorité et de pertes des valeurs.

Les footballeurs de l’équipe de France seraient des «racailles», des «petits merdeux» selon les députés UMP, des «caïds» ou des «gamins apeurés», selon la ministre des Sports Roselyne Bachelot, alors qu’
Alain Finkielkraut estime que l’équipe de France incarne un pays où «l’esprit de la cité se laisse dévorer par l’esprit des cités».


Pour beaucoup, Finkielkraut incarne la résistance à la pensée unique

On voit bien à travers cet exemple qu’un Finkielkraut est assez raccord avec la ligne de pensée du parti politique majoritaire et au pouvoir dans le pays. Pourtant, aux yeux de beaucoup, l’auteur de La Défaite de la pensée, à l’instar d’autres intervenants réguliers dans le débat médiatique, incarne la résistance à la pensée unique, celui qui dit tout haut ce que l’on n’ose pas dire, voire ce que l’on n’aurait pas le droit de dire, devient le courageux héraut d’un courant de l’opinion que marginaliseraient des médias noyautés par la pensée soixante-huitarde et ses descendances.

Elisabeth Lévy a théorisé ce propos dans un essai, Les Maîtres censeurs (Livre de poche, 2002), dans lequel cette pasionaria de la «libre pensée» estime que depuis les années Mitterrand-Lang, la morale et la bienpensance ont tué le débat d’idées.


De nobles chevaliers de la dissidence veillent

Dans la France de Sarkozy régnerait donc encore cette supposée dictature des idées de gauche, avec son cortège de maladies graves et contagieuses : le laxisme, le multiculturalisme, l’islamophilie, le laisser-faire, le déni de réalité, l’antiracisme, la moraline… Contre cet «étau intolérable», ce «terrorisme intellectuel odieux», fort heureusement, de nobles et solitaires chevaliers de la dissidence veillent.

Valeurs actuelles a instruit le dossier dans un récent numéro. Sur la couverture, les portraits d’Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et un titre : «Les Insoumis». A lire l’article de Laurent Dandrieu, on se demande si celui-ci ne pourrait pas postuler pour devenir une plume de Jamel, du Groland ou des Guignols. L’hebdomadaire nous présente ces «francs-tireurs qui refusent avec obstination de se soumettre aux tabous de la pensée unique et continuent de braver les foudres du politiquement correct».

Zemmour, Finkielkraut, Lévy et consorts seraient donc des marginaux, des maquisards, des minoritaires relégués dans la presse clandestine, condamnés aux tracts et samizdats (en URSS, ouvrages interdits par la censure et diffusés clandestinement – ndlr), ne s’exprimant que sur les ondes chevrotantes d’une nouvelle Radio Londres brouillée par le pouvoir dominateur des soixante-huitards.


Des marginaux à l'audience immense

Or, Laurent Dandrieu ne craint jamais le ridicule de la contradiction ou le paradoxe de l’oxymore: il s’attache à nous démontrer au contraire que ces insoumis ont pignon sur médias et que leur audience est immense. Et de fait, le ci-devant résistant Eric Zemmour dispose d’une chronique quotidienne dans la matinale de RTL, d’une tribune chaque semaine dans Le Figaro Magazine, d’un siège de chroniqueur hebdomadaire dans On n’est pas couché de Laurent Ruquier sur France 2, d’un fauteuil de débatteur hebdo dans Ça se dispute de Laurent Bazin sur i-Télé, sans compter ses apparitions ponctuelles mais nombreuses sur toutes les ondes.

De son côté, ladite maquisarde Elisabeth Lévy peut échapper au bâillon de la «pensée unique» chaque semaine dans Le Point, dans On refait le monde de Christophe Hondelatte sur RTL, sur Direct 8 (la chaîne de télé du marginal bien connu Vincent Bolloré). Elle est par ailleurs rédactrice en chef de Causeur (mensuel et site internet) sans oublier ses tribunes dans Marianne et ses participations régulières à des talk-shows divers et variés.

Quant au soi-disant franc-tireur partisan Alain Finkielkraut, on pourrait presque croire à sa condition minoritaire puisqu’il n’anime qu’une seule émission radiophonique hebdomadaire, Répliques, sur France Culture. Mais au moindre débat qui agite la société française, télévisions et radios se précipitent sur notre rebelle, depuis les ondes matinales de France Inter jusqu’aux heures tardives de Ce soir (ou jamais !), pour disserter sur la crise de l’école, le foot ou le conflit israélo-palestinien.


Où est vraiment la «pensée unique dominante» ?

Nos insoumis ont donc leur rond de serviette à RTL, au Point, au Figaro, à France 2, à Direct 8. On peut ajouter que leur pensée «minoritaire» ne contredit guère celle de TF1, Europe 1, RMC, L’Express, médias peu repérés pour leur gauchisme… A contrario, où s’exprime la prétendue «pensée unique dominante», c’est-à-dire le discours progressiste ? Dans Libé, Politis, Mediapart, Charlie hebdo, Les Inrocks et, si on compte large, Le Nouvel Obs, Le Monde, France Inter, voire Canal+.

Il serait particulièrement intéressant de comparer l’audience potentielle cumulée des médias de cette supposée «pensée unique» (donc Libé, Mediapart, etc.) et celle des médias proches de la soi-disant insoumission (TF1, RTL, Le Figaro...) : l’immense différence sauterait aux yeux de toute personne objective et sensée. S’il existe une pensée dominante, c’est bien celle des Finkielkraut, Zemmour ou Lévy, et les insoumis, si tant est que ce mot ait un sens dans notre débat, seraient plutôt ceux qui persistent à contrer, arguments à l’appui, ce type de discours aux teintes conservatrices et réactionnaires.

Qu’on laisse un moment l’actu chaude et ponctuelle de l’équipe de France. La suspicion qui pèse sur les jeunes, les basanés, les populations des cités, les descendants d’immigrés, les musulmans est un processus qui remonte à loin, mais qui s’est accentué depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Depuis, cette tendance véhiculée avec plus ou moins de nuances par les «insoumis» s’est traduite par la rhétorique du Kärcher, la suppression de la police de proximité, les descentes spectaculaires de la police ou du président dans les communes dites sensibles, les affrontements entre la BAC et les jeunes, avec ses morts et bavures récurrentes (Bouna et Zyed, Villiers-le-Bel…). Dans la ligne de ce gouvernement, les «insoumis» dirigent l’essentiel de leurs critiques vers ces jeunes de banlieue, comme les principaux responsables de tous les maux de la société française.


Très diserts pour dénoncer la délinquance en capuche

En revanche, on n’entend pas beaucoup les «insoumis» critiquer la vulgarité bling-bling de notre président (pour être honnête, Finkielkraut avait dénoncé en son temps les vacances du président fraîchement élu sur le yacht de Bolloré), son langage parfois grossier, sa préférence affichée pour les prêtres face aux instituteurs, son mépris de la littérature, la façon absurde dont ce gouvernement traite la question des cités sensibles en choisissant l’affrontement policier et l’empilement de lois sécuritaires, la création d’un ministère qui lie immigration et identité nationale, les dérapages d’un Hortefeux quand il y en a un, ça va…») ou d’un Devedjian (un «salope» anelkien à propos de la député Anne-Marie Comparini), sans parler des innombrables accrocs gouvernementaux qui déchirent la morale publique et l’éthique républicaine (affaires Estrosi, Amara, Boutin, Blanc, Woerth, sans oublier la pantalonnade de Jean Sarkozy à la Défense…).

Les «insoumis» sont très diserts quand il s’agit de dénoncer la délinquance en capuche et Adidas (que personne ne songe à défendre), ils le sont beaucoup moins pour brocarder la délinquance en col blanc et berline de fonction. Pourtant, ce pouvoir corrompu et ses petits arrangements entre amis sapent les fondements de notre démocratie et de notre République beaucoup plus sûrement, profondément, gravement que l’agitation des cailleras ou les errements de nos footballeurs.

Que les Finkielkraut, Lévy, Zemmour et autres éditorialistes ou intellectuels défendent leurs idées et participent au débat démocratique, c’est légitime. Il arrive que parfois leurs constats ou analyses rejoignent ceux de certains courants de gauche, que des parcelles de leur discours (la crise de la transmission, la question de l’autorité, la critique de l’angélisme et du manichéisme…) puissent faire l’objet d’un débat. Mais qu’ils prétendent exprimer des idées minoritaires, transgressives, voire quasi interdites par une opinion de gauche dominatrice, c’est une escroquerie.

Les idées de gauche demeurent minoritaires alors que nos prétendus insoumis sont omniprésents dans les médias importants (la plupart contrôlés par le président ou par ses amis industriels) et y expriment des idées présentées comme iconoclastes alors qu’elles coïncident avec la pensée actuellement au pouvoir dans notre République monarchisante. Si tant est qu’un tel concept schématique et fourre-tout existe, la «pensée unique» n’est pas là où on le croit.

Les Inrockuptibles


>>> Article republié sur le blog de Manuel Abramowicz dans le cadre du dossier sur les «néoréacs» CLIQUEZ ICI

Pour accéder au dossier des Inrocks CLIQUEZ ICI


QUESTION :
Et en Belgique, existe-il des clones/clowns belges de ces intellos-dérivants au service de la Sarkozie ?

Vos réponses à mon adresse e-mail : manuel.abramowicz@resistances.be